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La Mondialisation Culturelle Dissertation Defense

Introduction

Photographie 1. Affiche placardée dans le centre de la Vieille Havane

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Cette affiche montre l’importance d’une certaine résistance à l’intégration, thème de la Biennale de La Havane en 2009. On observe que les phénomènes d’intégration, de globalisation et mondialisation ne sont pas unanimement accueillis, et peuvent même conduire au repli.

Source : photographie de l’auteur.

1Le phénomène dénommé « mondialisation », bien que recouvrant différentes perceptions et possédant diverses acceptions, est un facteur clé des relations cubano-caribéennes actuelles. Si sa définition reste fluctuante, on ne peut nier que le processus mondialisant affecte les domaines de la culture, de l’identité et de l’éducation. En outre, du fait qu’il soulève de nombreuses questions, il implique nécessairement des réponses variées. Ces dernières peuvent, de façon surprenante, s’avérer être autant de chances pour la communication entre les États de la Caraïbe, dans la mesure où l’une des réactions face à la mondialisation est l’union des pays, mais également des populations.

2D’un fait bien souvent présenté comme brutal peut donc surgir le dialogue, voire l’échange culturel. Effectivement, les pays de l’espace caribéen1 cherchent depuis plusieurs années à adopter une position commune dans le but d’affronter le plus efficacement possible la « déferlante » que semble représenter pour eux la mondialisation : « La Caraïbe en quête d’une union plus large et plus forte redécouvre la mer. La Mer Caraïbe est appréhendée désormais comme un élément qui lie et qui relie, non qui isole » (Jos, 2001 : 339). Cette attitude partagée ne saurait être purement économique ou politique, et induit au contraire une (re)mise en question de la et des cultures caribéennes.

3Cuba s’est d’ailleurs placée en « modérateur » face à la Caraïbe, et tout en clamant son attachement à la souveraineté nationale, l’indépendance et l’autonomie culturelle, les plus hautes autorités de l’État ont admis qu’il n’était pas possible d’empêcher la mondialisation, ni de vivre hors d’elle. Partant, on peut dire que l’Île s’impose – une fois de plus au vu de son histoire – comme un espace singulier de la Caraïbe. Moteur d’une réflexion sur les conséquences que la mondialisation peut avoir sur la cubanité, la caribéanité et les identités culturelles des populations, le « crocodile vert » pourrait profiter des débats pour redynamiser le rayonnement de sa culture, mais aussi pour revenir avec plus de force dans les processus d’intégration que connaît la région. La mondialisation pourrait donc représenter la fin définitive de l’isolement politico-diplomatique cubain – principalement dicté par l’embargo ou blocus états-unien – que l’on a parfois présenté comme un état de fait.

4Ainsi, à travers une étude théorique, mais également en nous basant sur une enquête de terrain2, nous nous proposons d’analyser la manière dont la population et les autorités cubaines envisagent la mondialisation, puis d’étudier les impacts de ce processus sur la culture de l’Île et de son environnement – et les éventuelles réactions cubaines consécutives –, mais également sur son intégration à l’aire caribéenne, tant sur le plan géopolitique qu’identitaire. Il s’agit bien ici d’envisager les liens directs entre mondialisation, culture et identité, et de comprendre comment un phénomène perçu avant toute chose comme politico-économique peut induire des mutations au sein d’un élément qui lui, est principalement vu comme un bien souvent immatériel des populations.

1. Cuba face à la mondialisation : conséquences et position officielle du gouvernement

5La mondialisation est souvent perçue comme liée à la globalisation. Il convient en premier lieu de dire que la globalisation n’est pas un phénomène nouveau, et qu’elle recouvre différentes acceptations. Si le processus existe sans doute depuis fort longtemps, le terme « globalisation » est apparu au début des années 1960 (Kiyindou, 2009 : 19). Son sens premier de « convergence » (Kiyindou, 2009 : 19) ne permet pas de présager a priori de grands dangers, puisqu’il laisse plutôt penser à une concentration de moyens, à une focalisation sur une région et à un point de rencontre des envies et aspirations. Cependant, ce mot nécessite de repenser les relations mondiales, notamment au niveau économique, ce qui peut engendrer des difficultés quant aux relations culturelles. En outre, il porte en germe les idées de rapidité et d’uniformisation – problématiques lorsque l’on parle de culture.

6Quant à la mondialisation, « si, pour certains [elle] renvoie à l’homogénéisation de la culture du monde ou à l’expansion des idées occidentales ou américaines, voire à l’impérialisme […] [dans] une définition économique stricte, la mondialisation désigne une plus grande intégration des économies nationales à l’économie mondiale » (Kohl, 2003 : 13). Précisons que, même si nous évoquerons la globalisation, nous nous concentrerons avant tout sur les répercussions du phénomène mondialisant.

7Dans le cas de Cuba, il faut noter que la mondialisation est perçue comme un danger au même titre que « l’impérialisme » ou « la dépendance » (Gacel Avila et al., 2006 : 375). La globalisation quant à elle peut être particulièrement difficile à vivre pour l’Île, puisque les valeurs intrinsèques à cette notion sont pour une large partie opposées à celles prônées par la Révolution. La globalisation/mondialisation suppose une mutation profonde de l’ordre établi sur l’Île3, à tout le moins en ce qui concerne les principes – amplement imposés par la politique – régissant l’établissement des relations, la manière d’envisager la culture cubaine, mais également la façon dont on interroge le monde 

Il ne fait aucun doute que l’apparition et l’amplification de diverses contradictions dans la société cubaine – ainsi que son inévitable reflet dans l’idéologie et la culture – sont objectivement liées à l’internationalisation des habitudes, coutumes et idées provenant de l’actuel imaginaire transnational qui a peu à voir avec la réalité cubaine. À cela contribuent les flux et effets du capital étranger, des courants touristiques croissants, des échanges avec les migrations cubaines de l’extérieur et l’influence qu’ont dans les pays les messages des « grands communicants planétaires » et industries culturelles de facture principalement nord-américaine4. (Suárez Salazar, 2000 : 334).

8On voit que la mondialisation impose à Cuba des relations nouvelles, et d’un nouveau genre avec l’ensemble du globe, relations qui remettent en partie en cause ce que l’on tenait pour acquis concernant les cultures cubaine et caribéenne, déjà difficilement identifiables et définissables. En effet, en réexaminant et en reconsidérant le rôle des cultures locales et particulières, en modifiant les modes de gouvernance ou encore en accentuant les dichotomies entre mondes urbain et rural, la mondialisation bouleverse les « habitudes » des populations. Ces dernières en viennent à s’interroger sur la pertinence de pratiques culturelles séculaires, que la mondialisation semble vouloir effacer. On observe ici que la mondialisation n’est pas le seul fait des sphères politique et économique, puisqu’elle a des conséquences sur l’identité des peuples.

9Il semble donc que la globalisation/mondialisation suppose un choc culturel pour l’Île, plus qu’une rencontre ou un dialogue. En effet, dans un espace comme la Caraïbe, qui a été soumis au fil de l’histoire à des transculturations, acculturations ou hybridations culturelles, l’attachement actuel à des valeurs tel que la caribéanité, ou à Cuba à la « cubanidad » et à la « cubanía », ne peut faire de la mondialisation qu’un phénomène menaçant. Le processus mondialisant constitue ainsi une épreuve pour l’Île, et il est finalement perçu comme un procédé violent, car destructeur. Sa rapidité et la multiplicité d’informations qu’il suppose sont difficilement supportables pour l’Île – dont les ressources économiques relativement faibles ne permettent pas le développement des nouvelles technologies – et son aspect monolithique pourrait venir bouleverser tout ou partie de l’équilibre interne au pays.

10En effet, la globalisation et la mondialisation sont synonymes de changements, et parfois d’ouverture, mais ces derniers ne constituent pas nécessairement des évolutions positives, en ce sens qu’ils n’ont pas toujours été désirés par les populations. Ces processus incluent un accroissement des relations de toutes sortes, ce qui peut bien évidemment être positif, si tant est qu’elles ne s’imposent pas d’elles-mêmes sans que les Nations ou les peuples aient le temps de la réflexion et puissent les analyser :

La variation dans la composition et motivations des émigrés ainsi que les pays utilisés comme destinations ou ponts, des politiques migratoires beaucoup plus flexibles, des relations plus étroites entre émigrés et résidents de l’Île, un plus grand contact de la population avec l’extérieur, un accroissement du tourisme, des recherches d’alternatives économiques hors des frontières, un plus grand intérêt de l’extérieur à échanger avec le pays, et, en général, la hausse des interrelations avec les autres nations et régions dans toutes les sphères de la vie ont contribué à tisser et fortifier des réseaux sociaux entre notre pays, les États-Unis, des pays européens, caribéens, latino-américains et quelques pays asiatiques, et entre Cubains émigrés et résidents sur l’Île, contacts inimaginables durant les années 19805. (Perera Pintado, 2008 : 168).

11La mondialisation impose ainsi à Cuba de s’ouvrir au monde, de créer, recréer des relations, parfois sans doute de les subir plus que de les choisir. Bien évidemment, celle-ci pourrait permettre à l’Île de sortir définitivement d’un isolement que l’on a bien souvent mis en avant, mais elle pourrait également l’y enfermer pour de bon. On a même fait de l’embargo étatsunien un « atout » permettant à Cuba de pouvoir vivre hors de son temps et de ne pas entamer de réflexion quant à son insertion dans le monde, oubliant que l’isolement politique de l’Île signifie des pénuries importantes pour la population.

12Néanmoins, Cuba doit réagir face à un phénomène qui, s’il n’est pas nouveau, a pris de l’ampleur ces dernières années. De la sorte, l’Île doit trouver sa place au sein d’un processus complexe qui remet bien souvent en cause son système politique, ceci afin de ne pas être laissée en marge des accords de coopération – car la mondialisation influe également sur la définition des centres et périphéries –, et tout en sauvegardant son identité. La perte de cette identité signifierait effectivement une perte de repères qui ne permettrait pas aux populations d’appréhender les processus que l’on pourrait appeler « mondialisants » ou « mondialisateurs » de façon sereine et réfléchie.

13La mondialisation oblige donc l’Île à une ouverture sur sa diaspora, et, à travers elle, aux mouvements « dissidents » de la Révolution cubaine. Elle ne signifie donc pas uniquement pour les Cubains une ouverture au monde et à ses cultures, mais bien une mise en tension à la fois culturelle et politique. D’ailleurs, « Radio Martí », dotée ironiquement du patronyme de l’Apôtre de la Nation cubaine, José Martí, émet depuis Miami des informations qui ne font sans doute qu’aviver les divergences entre partisans et détracteurs de la Révolution – qu’ils soient cubains ou non – puisqu’elle a été conçue dans le but de diffuser des renseignements susceptibles de provoquer un mécontentement au sein de la population cubaine, puis de convertir l’insatisfaction en opposition politique, c’est-à-dire en un mouvement contre-révolutionnaire permettant la fin du « régime ». En supposant l’ouverture de nouveaux canaux d’échanges, de plus en plus rapides, la mondialisation impose des relations non consenties, dont Radio et Televisión Martí sont les symboles concernant Cuba : « Radio et Télévision Marti sont […] parties prenantes d’une politique qui […] s’efforce de peser sur l’avenir politique de l’île et de remplacer le gouvernement de Fidel Castro par un régime qui soit non seulement en harmonie avec les intérêts de la puissance impériale, mais calquée à son image » (Mattelart, 2002 : 250).

14Malgré tout, pour la population, le contact avec la diaspora n’est désormais plus synonyme de trahison à la Révolution. On ne peut nier qu’aujourd’hui, « du côté de la communauté cubano-américaine, l’idée d’une identité plurielle dotée d’un fond culturel et linguistique latino et d’un quotidien américain semble être largement acceptée. Du côté cubain, on considère plus sereinement l’existence de la diaspora » (Letrilliart, 2005 : 291). Ainsi, le flot d’informations déversé par la mondialisation n’empêche-t-il pas la réflexion ou les liens entre les peuples.

15Face à cela, la position officielle des autorités cubaines n’est pas le rejet total et irrévocable de la globalisation que connaît la planète, bien que l’on sente dans les discours des représentants politiques de l’Île une volonté de ne pas « globaliser à tout prix ». Dès 1998, Fidel Castro avait ainsi affirmé ne pas s'inscrire dans un mouvement refusant la mondialisation, mais avait souligné la lutte cubaine contre la mondialisation néolibérale (Baez Antonio, 2004 : 5), nuance fondamentale, puisqu’elle exprime le refus d’adopter certaines valeurs mercantiles et capitalistes contenues dans la mondialisation. D’ailleurs, en 1999, le « Comandante » semblait plutôt se résoudre à un état de fait, lié selon lui aux lois historiques du capitalisme :

La globalisation n’est pas, à notre sens, un caprice de qui que ce soit, elle n’est même pas l’invention de quelqu’un. La globalisation est une loi historique, c’est une conséquence du développement des forces productives […], un produit du développement de la science et de la technique à un grade tel, que même l’auteur de la phrase, Karl Marx, qui avait une grande confiance dans le talent humain, n’a sans doute pas été capable de l’imaginer6. (Castro, 1999 : 10).

16On voit que Cuba ne s’oppose pas à la mondialisation/globalisation en tant que telle, mais qu’elle rejette l’idée d’une mondialisation guidée par une puissance unique qui tenterait d’imposer son modèle de développement à la totalité du globe. La Révolution s’oppose donc à la mondialisation à bien des niveaux, et sans doute principalement à l’idée d’hégémonie au cœur du phénomène mondialisant. Effectivement, d’un côté, on retrouve l’idéologie hégémonique du néo-libéralisme dans le processus de globalisation, de l’autre, la domination des classes (Baez Antonio, 2004 : 7), thèmes que la Révolution a analysés, et processus qu’elle a souhaité éradiquer en son sein.

17Pour Fidel Castro, la globalisation ne semble pas pouvoir être empêchée, et peut-être même ne faut-il pas tenter de la contrecarrer, mais elle doit répondre à certains critères et être menée de façon responsable et organisée par tous ses acteurs :

Comme je pense que la globalisation est un processus irréversible et que le problème n’est pas dans la globalisation, mais dans le type de globalisation, il me semble que sur ce difficile et dur chemin, pour lequel les peuples ne disposent pas, réellement, de beaucoup de temps, d’après mon point de vue, il faudra qu’il se produise des unions, accords, intégrations régionales, et les Latino-Américains sont presque ceux qui doivent le plus s’inquiéter de la lutte pour l’intégration ; mais non plus seulement en Amérique Latine, sinon de l’Amérique Latine et de la Caraïbe7 (Castro, 1999 : 29).

18En somme, l’un des principaux dangers pour la Caraïbe et Cuba serait d’accepter la mondialisation telle qu’elle est imposée par le monde et notamment par les grandes puissances économiques – capitalistes – de la planète. L’espace caribéen semble donc avoir le devoir de s’adapter à cette mondialisation, mais également d’adapter la mondialisation à ses modes de vie et son mode d’être.

19Le phénomène mondialisant, tout en permettant une activation des processus d’intégration régionale – pour lesquels l’aire caribéenne apparaît en retard – ne laisse pas le temps aux populations et États d’analyser les relations nouvelles au monde et à l’Autre, ni de percevoir les avantages d’un monde plus ouvert. Même si la Caraïbe est sans aucun doute un territoire historique de la mondialisation (avant même l’époque de la « découverte »), les évolutions récentes de ce processus lui imposent une flexibilité et une adaptabilité, alors même qu’elle ne s’est pas totalement construite en tant que région, que ce soit sur le plan politique ou identitaire. On observe néanmoins que les populations, au cœur de la culture et de l’identité, sont mises en avant dans les discours de Fidel Castro depuis le début de la vague de « néo-mondialisation ».

20En outre, si la position de la Caraïbe quant à la mondialisation est spécifique, celle de Cuba dans la Caraïbe fait que l’Île reçoit les processus de mondialisation et globalisation d’une façon particulière :

Comme le reste de l’Amérique Latine, Cuba participe et reçoit les impacts des relations transnationales dans les actuels processus globalisants, mais elle le fait dans des conditions très particulières. Les brusques changements sociaux – profonde crise et réformes pour l’affronter – débutés dans les années 1990 ont ouvert les portes à la circulation de flux d’informations, de marchés, d’idées, de cultures, de pensées jusqu’alors absolument inconnus ou ignorés, après des années de relations avec l’extérieur limitées et peu diversifiées8 (Perera Pintado, 2008 : 168).

21On voit donc à nouveau que la rapidité du processus n’a pas permis à Cuba de prendre le temps de la réflexion ni de l’adaptation, et qu’elle a en quelque sorte ouvert les vannes d’une communication jusqu’alors fort mesurée. Ce fait, ajouté à l’ouverture progressive du pays au tourisme depuis l’effondrement du bloc soviétique (qui protégeait dans une certaine mesure Cuba des effets de la mondialisation), fait que la mondialisation constitue avant tout pour l’Île un danger, en ce sens qu’elle ne paraît pouvoir être maîtrisée.

22Partant, la mondialisation est brutale pour Cuba, qui est passée du statut de pays rejeté, ignoré, puis partiellement inclus dans les relations régionales caribéennes et latino-américaines – au gré des gouvernements et intérêts politiques synchroniques – à celui d’État impliqué, sans nécessairement l’avoir voulu, dans un phénomène mondial.

23Par ailleurs, l’ouverture de l’Île à des flux de communication et au tourisme a nécessairement des répercussions sur la population, qui s’interroge de plus en plus sur son niveau de vie. En cela, la mondialisation impose un nouveau discours aux autorités de l’Île, qui doivent défendre les valeurs de la Révolution, non sur le plan économique, mais plutôt culturel, dans le but de la sauvegarder.

24Cependant, on constate également que la mondialisation, tout en imposant une extrême rapidité aux échanges, a permis une remise en question de certains principes, et a favorisé l’éclosion d’un nouveau regard porté par l’ensemble de l’Amérique Latine sur elle-même. Il faut même dire que « les effets de la mondialisation […] ont favorisé l’émergence d’un socialisme populaire, démocratique, libéral et humanitaire » (Gruicci Vitali, 2009 : 120). Ce processus, s’il est craint et peut comporter des aspects négatifs, ne constitue à l’inverse pas une menace absolue pour Cuba et sa Révolution, ni pour les relations que l’Île peut entretenir avec ses voisins. Il a renforcé l’intérêt porté au courant politique que constitue le socialisme, et a donc replacé le « crocodile vert » au centre des préoccupations caribéennes. Dès lors, et contre toute attente, la mondialisation permet d’une certaine façon à Cuba de renouer des contacts et de renforcer ses liens avec l’aire caribéenne, liens qui sont a priori portés par le pouvoir d’attraction du socialisme cubain, mais qui reposent aussi sur la culture.

25Dans cette perspective, le socialisme mis en place à Cuba peut être envisagé comme un trait culturel spécifique qui, subitement ou d’une nouvelle manière, intéresse ses voisins, et est également intrinsèquement lié à la culture du fait que le processus révolutionnaire ait mis celle-ci en avant depuis 1959.

2. Impact(s) de la mondialisation sur la culture et les relations culturelles de l’Île et de son espace

26La mondialisation a de nombreux impacts, et l’on ne peut que noter ses répercussions sur la culture. Il convient tout d’abord de dire à ce sujet que c’est par la culture qu’on exprime le « local » (Perera Pintado, 2008 : 168). Ainsi, face au monde et à l’uniformisation, on trouve le local, le particulier, voire le singulier, qui s’exprime à travers la culture et les pratiques culturelles. D’un autre côté, la mondialisation culturelle renforce une certaine inégalité : « L’inégalité touche surtout ceux qui n’ont pas les moyens d’accéder à la reconnaissance culturelle, ceux qui ne peuvent être entendus ou vus par les pays dominants » (Ricard, 2006 : 65). On craint donc que la mondialisation soit synonyme d’hégémonisme, et dans le cas cubain, qu’elle signifie la perte de souveraineté au profit des États-Unis.

27L’élément culturel trouve donc toute son importance dans les processus de mondialisation et globalisation, puisqu’il interagit avec eux, et permet de se sentir en partie maître de son destin. C’est bien par « l’expression du local » que de nombreux peuples ont choisi d’affronter la mondialisation, et, sans rejeter systématiquement cette dernière, c’est en exprimant leurs particularismes qu’ils tentent de nuancer les effets de la vague mondialisante.

28Néanmoins, toutes les cultures ne peuvent pas être représentées lors de toutes les manifestations culturelles, et il faut nécessairement que chaque pays fasse des choix. Les peuples et États se retrouvent face à un dilemme : comment choisir quelle partie de la culture on présentera au monde comme étant la culture locale nationale ? Cette question se pose avec d’autant plus de force dans l’espace caribéen, qui doit choisir d’adopter une position quant à la mondialisation et à la globalisation, et doit ensuite « sélectionner » les éléments culturels lui permettant d’y faire face. En somme, la mondialisation ravive la question lancinante, et parfois semble-t-il traumatisante de la question identitaire au sein de l’espace caraïbe : « La quête identitaire des hommes devenus créoles soulève la question désormais “mondialisée” de l’exacerbation des identités particulières, que celles-ci soient religieuses, nationales ou ethniques » (Durizot Jno-Baptiste, 2001 : 31).

29L’aire caribéenne souffre encore effectivement de ce que l’on pourrait appeler une « instabilité identitaire », sorte de legs de la colonisation, qui explique la difficulté de l’espace à se définir. Ainsi, chaque État et chaque communauté ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à défendre une indépendance chèrement acquise, ce qui conduit parfois au sectarisme et à l’isolement culturel.

30Cependant, la globalisation, du fait qu’elle impose l’adoption de positions parfois communes, favorise en creux un dialogue et un échange qui peuvent s’avérer bénéfiques pour les relations culturelles :

À l’occasion de l’année de l’écotourisme, l’UNESCO a notamment affirmé que les réserves de biosphère devaient être des laboratoires d’un tourisme durable, que les initiatives allant dans ce sens, qu’elles soient internationales, régionales ou locales, seraient encouragées et que de nouvelles formes de tourisme pourraient y être testées à condition qu’elles bénéficient aux populations locales et qu’elles respectent la biodiversité et la culture locales. La préoccupation d’allier la protection d’un environnement et son développement n’est plus l’apanage des organisations internationales et les instances politiques à différentes échelles ont pris la mesure de l’enjeu que représente la préservation et la mise en valeur de ressources jusqu’ici négligées (Klein, 2009 : 165).

31On voit comment la mondialisation, en imposant une réflexion à l’échelle mondiale et en favorisant l’implication des organismes internationaux, a également provoqué un « retour aux sources », un retour vers le local et un regain de l’intérêt porté à des sujets à la fois communs et spécifiques à chaque pays. En ce sens, la mondialisation a donné un souffle nouveau aux instances locales, qui, si elles peuvent en réalité déjà être régionales, permettent dans une certaine mesure de « garder le contrôle ». Elle a également remis sur le devant de la scène la société civile et l’être humain, a questionné la place des minorités (ethniques, sexuelles, religieuses, etc.) dans la société, tout en impulsant la réflexion quant à l’identité culturelle et à la coopération régionales :

On comprend […] la multiplication, un peu partout dans la Caraïbe, des réflexions actuelles ainsi que l’élaboration de stratégies autour de modèles alternatifs en matière de développement et de coopération régionale. Ces attitudes excèdent très largement la sphère politique officielle, réhabilitant en la mythifiant parfois la « société civile » […]. Elles tendent également à réifier ladite « société civile » en lui conférant une extension et une portée régionales, voire internationales […]. Enfin, ces attitudes dessinent en creux les contours de conceptions concurrentes d’une identité caraïbe convoquée de toute part et nourrissent, dans la pratique, ce qu’il est convenu d’appeler un « nouveau régionalisme » (Daniel, 2005 : 118).

32L’Homme est donc replacé au premier plan, et la mondialisation interroge les conceptions identitaires « concurrentes », les faisant finalement apparaître comme complémentaires plus qu’antithétiques. Le défi ici est de concrétiser les aspirations des peuples, et de convertir les discours théoriques en union réelle : « nous sommes amenés à nous demander en quoi le contexte actuel de la mondialisation, généralement perçue comme menaçante pour le système de valeurs des sociétés, peut participer à la prise de conscience de la “caribéanité” qui au-delà de l’optimisme des militants, suppose la suppression du décalage entre un discours sur l’existence quasi naturelle d’une communauté caribéenne et le développement de stratégies nationales peu enclines à la formaliser en une union solidaire » (Jno-Baptiste, 2008 : 20). Effectivement, les déclarations d’intention concernant l’intégration régionale caribéenne sont nombreuses, mais la concrétisation des discours est plus que laborieuse. Cela est dû au fait que le désir commun d’union est exprimé différemment par chaque pays, et que la souveraineté nationale demeure la priorité absolue pour les États de la zone. Il apparaît ici clairement que les craintes des autorités politiques des pays caribéens rejoignent celles des peuples, et que la défense de l’indépendance, à tous les niveaux, reste la priorité de l’ensemble des acteurs caribéens.

33Concernant des thèmes aussi fondamentaux sur les plans économique et humain que le tourisme et le développement durable, la Caraïbe n’a sans doute d’autre choix que de s’allier et d’opter pour une stratégie « globale », puisque dans le cas contraire, on pourrait voir s’accroître une compétition déjà en place (les États caribéens tendant à promouvoir le tourisme ou l’organisation de manifestations politiques chacun pour leur compte, et non au niveau régional) :

En sorte que les élites politiques et économiques se trouvent confrontées à un double défi découlant, d’une part, du risque de remise en cause de la nécessité affirmée d’échanges privilégiés entre les États de l’espace caraïbe afin de mettre en place une véritable communauté économique et de conforter l’identité régionale ; et d’autre part, du développement d’une forme d’unilatéralisme poussant certains États à chercher des voies individuelles de sortie d’un isolement potentiel (Justin, 2005 : 124).

34Dès lors, la globalisation entraîne un bénéfice, d’autant plus grand pour Cuba, pays qui, s’il a été délaissé et ignoré, apporte aujourd’hui à ses voisins son expérience dans de nombreux domaines au cœur des enjeux de la mondialisation. L’expérience révolutionnaire cubaine en ce qui concerne la santé et l’éducation, ou même sa survivance à la Guerre froide et à la chute de l’URSS font effectivement de l’Île un pays sur lequel compter actuellement. D’ailleurs, « en s’adressant au gouvernement cubain, on ne s’adresse […] pas seulement à un petit État insulaire en difficulté, mais au porte-parole encore écouté d’une constellation tiers-mondiste fragilisée par la mondialisation » (Habel, 2002 : 342). On observe bien de quelle manière la mondialisation bouleverse l’échiquier politique mondial, en faisant tomber des barrières et frontières qui apparaissaient parfois comme des remparts, remettant ainsi en cause les liens entre les États.

35Face à cette mondialisation, Cuba et la Caraïbe sont donc obligées de s’unir : « En effet, dans le contexte de la mondialisation, l’union apparaît clairement comme une des réponses incontournables au danger de marginalisation » (Jos, 2001 : 339). Même si cette union apparaît comme fluctuante, il n’en reste pas moins que la Caraïbe s’est recentrée sur elle-même, et que Cuba a su se réinsérer dans son espace géographique et culturel d’origine. Effectivement, suite à l’effondrement du bloc socialiste, l’Île s’est tournée vers l’ensemble du sous-continent latino-américain, multipliant les références aux « pays frères » de l’Amérique latine. Depuis quelques années maintenant, son discours s’est à nouveau recentré, et les valeurs culturelles communes ou partagées, tout comme les différences qui sont présentées comme des chances, sont bien souvent mises en avant. Il s’agit d’une première conséquence pour l’Île, qui tisse de plus en plus de liens avec ses voisins par le biais de la culture, et fait montre d’un dynamisme conséquent quant à l’analyse de ce qu’est la culture, de ce que peuvent être les cultures cubaines et caribéennes, et de leur importance face à la mondialisation. Il convient de dire que de nos jours, ce que l’on a présenté comme l’internationalisme cubain se transforme en projection plus particulièrement centrée sur la Caraïbe, et pourrait se transformer en phare des relations culturelles de l’ensemble de la zone.

36La mondialisation insuffle donc un dynamisme nouveau à la culture cubaine, en l’ouvrant au monde, à de nouvelles pratiques et de nouveaux acteurs. Il convient néanmoins de souligner que le danger serait de voir la culture cubaine se fondre ou se diluer dans une culture mondiale globalisée. « Adapter » la culture cubaine ou les expressions identitaires de la Caraïbe à la loi de l’offre et de la demande reviendrait à tuer cette culture et ces pratiques, et à les convertir en simples valeurs marchandes. Il s’agit d’un cercle vicieux, puisque « trop souvent, la reconnaissance par l’industrie culturelle se fait parce qu’une culture possède des attraits exotiques ou spectaculaires » (Ricard, 2006 : 65). Et l’exotisme est précisément une des caractéristiques de Cuba et de la Caraïbe, d’un point de vue européen.

37Quoi qu’il en soit, il faut noter que la globalisation induit de repenser ce qu’est la culture même, et, dans notre monde, elle impose de redéfinir la relation à l’industriel et aux moyens technologiques : « Une culture globale est donc en train d’émerger, caractérisée par un haut respect pour l’industrie et la technologie et l’exercice d’une nouvelle division sociale et technique du travail9 » (Stromquist, 2000 : 4). La culture globale qui naît sous nos yeux de la globalisation redistribue les cartes et donne à chacun un nouveau rôle à jouer dans la société. Le problème qui se pose, ou se posera, et que cette nouvelle distribution n’est pas nécessairement consentie par les acteurs. Des tensions importantes peuvent alors apparaître, et s’opposer à tout ce que l’on considérera comme faisant partie d’une globalisation que l’on cherche à contrecarrer. Partant, la Caraïbe, qui n’a pas les ressources nécessaires à la production d’une culture fondée sur l’industrie et la technologie de pointe, ne pourra se sentir qu’exclue d’un processus qui la dépasse, alors même que la culture pourrait constituer sa planche de salut : « sur le plan économique, la possibilité pour la Caraïbe émancipée d’exporter de la culture est plus réelle aujourd’hui que celle d’exporter de la science et de la technologie, mais les idéologies coloniales persistantes continuent à entacher la culture créole, la culture caribéenne d’images négatives » (Jno-Baptiste, 2008 : 20).

38Ceci peut sembler paradoxal, dans la mesure où, faut-il le répéter, l’Histoire a fait de la Caraïbe un carrefour des civilisations – une « mosaïque culturelle » diront certains –, a transformé l’aire caribéenne en « laboratoire », et a en tout cas habitué cette aire à recevoir différents flux de cultures, sans nécessairement y avoir été préparée :

L’histoire a placé la Caraïbe au carrefour même de la modernité, mais en position désavantageuse ; elle fut – et est toujours – émettrice et voie de richesse, réceptrice également dune humanité diverse et d’idées en rapide évolution, enfin, lieu de synthèse de cultures à différents niveaux et irradiant de nouveaux vents par-delà les mers10 (Barrios Montes, 2004 : 269).

39En somme, l’Histoire passée serait bien un atout pour l’espace caribéen, puisqu’elle aurait fait de lui un territoire d’interculturalité plus que d’acculturation. Si les cultures qui sont parvenues jusqu’à Cuba et la Caraïbe l’ont été dans des conditions bien souvent douloureuses, il n’en reste pas moins que les populations ont su les assimiler et se les approprier. La mondialisation ne serait donc pas pour la zone une vague balayant rapidement l’identité culturelle ; elle a au contraire fort à faire avant d’y parvenir, comme le prouve l’attachement des peuples à leur(s) culture(s).

3. Réaction(s) culturelle(s) cubaine(s) et caribéenne(s) à la mondialisation

40La mondialisation offre à la Caraïbe l’opportunité d’entamer une réflexion sur elle-même, sa ou ses cultures, ainsi que sur les liens qui unissent les pays de la zone. En effet, puisque la colonisation puis les indépendances n’ont finalement abouti que tardivement et fragmentairement sur un questionnement identitaire, la mondialisation peut finalement être le « moteur » d’une réflexion neuve ou rénovée sur ce qu’est la Caraïbe, réflexion qui serait cette fois menée par et pour les Caribéens eux-mêmes. Cependant, la mondialisation et la globalisation provoquent également différentes réactions dans la Caraïbe, voire des résistances. Certains pays de l’aire ont pu considérer qu’il s’agissait là d’une opportunité de faire progresser leur économie ou d’aller vers une démocratie sous-tendue par une culture mondialisée, tandis que d’autres n’y ont vu que des traits négatifs. Il est dès lors important de noter que « dans la Caraïbe, l’affirmation de l’identité régionale passe souvent par la contestation des forces politiques, économiques et culturelles étrangères » (Durizot Jno-Baptiste, 2001 : 50).

41Ainsi peut-on observer des foyers de lutte antimondialisation, qui font naître une « culture de la résistance » contre la mondialisation culturelle, qui suppose la mort des cultures non soutenues par des économies solides au profit de celles bénéficiant d’une ample machinerie commerciale : « Les partisans des mouvements altermondialistes revendiquent [une démocratie culturelle] en réaction aux tendances homogénéisatrices de la mondialisation (uniformisation des normes, des façons de faire et des goûts des consommateurs, par exemple) » (Gravel, 2009 : 211). Ce sont bien « les tendances homogénéisatrices de la mondialisation » qui posent problème à l’espace caraïbe, qui ne s’est jamais contenté « d’absorber » des cultures, mais est au contraire habitué à adapter, à « créoliser » les éléments culturels qu’il reçoit.

42Là encore, en unissant sous la bannière de l’opposition, la mondialisation provoque un resserrement des liens caribéens. Néanmoins, la création d’une Caraïbe favorable à la mondialisation, antagonique à une seconde Caraïbe qui y serait opposée, constituerait une fracture sans doute impossible à réparer.

43La mondialisation peut donc constituer un danger pour l’espace caribéen ­–et elle est parfois perçue comme un raz-de-marée culturel – tout autant que se convertir en atout pour les relations culturelles. Et si le processus de mondialisation s’effectue d’une manière particulière dans la Caraïbe, il est d’autant plus intéressant à analyser à Cuba, puisque, comme nous l’avons souligné, il vient s’opposer à certains principes de la Révolution, elle-même « fait culturel par excellence » (Gilman, 1996 : 12). On note par ailleurs que si « l’impact de la globalisation sur la culture est universellement ressenti » (Stromquist, 2000 : 7), elle est diversement appréciée, puisque certains y voient le danger de l’homogénéité tandis que d’autres pensent qu’elle est un moyen de « sauver les identités locales » (Stromquist, 2000 : 7), qui tenteraient en fait de se sauver elles-mêmes, parfois simplement en se redécouvrant (Stromquist, 2000 : 7).

44D’aucuns voient en la globalisation une opportunité de renforcer des identités culturelles jusqu’alors fébriles, ou bien encore de les redéfinir, voire de les réunir, afin de les rendre plus fortes : « les caribéens, confrontés à l’image souillée de leur origine, continuent à élever leur voix pour attirer l’attention sur ce qu’ils sont. Les hommes de lettres se font leurs porte-parole. Ils valorisent l’Afrique et les Nègres, soulignent la richesse des expériences humaines qui s’inscrivent dans le processus de créolisation, reconnaissent l’ascension actuelle des cultures composites et font l’éloge du pluralisme culturel à travers leur créolité » (Durizot Jno-Baptiste, 2001 : 50). Dès lors, la globalisation signifierait un renouveau non seulement pour les identités et la culture, mais aussi pour les relations culturelles caribéennes, latino-américaines, mais également mondiales.

45D’ailleurs, en Amérique latine, « les établissements [universitaires] s’avisent de plus en plus des possibilités offertes par l’identité culturelle et linguistique de la région pour développer des programmes de langue et de culture à l’intention des étudiants internationaux » (Gacel Avila et al., 2006 : 375). Le regain d’intérêt pour l’identité culturelle du sous-continent latino-américain permet ainsi d’attirer des étudiants désireux de découvrir par eux-mêmes un monde que l’on présente comme un melting-pot difficile à cerner. Dans la même veine, la Caraïbe hispanophone développe des projets de collaboration concernant l’apprentissage du français, refusant en cela le « monolinguisme » (Durizot Jno-Baptiste, 2001 : 114) imposé par la mondialisation. Il faut d’ailleurs dire que la multiplicité des langues pratiquées dans la Caraïbe insulaire la divise, et que les territoires marqués par la pratique courante de l’anglais sont perçus comme mieux préparés et mieux intégrés au phénomène mondialisant.

46D’un autre côté, et selon certains observateurs, la mondialisation alliée à la globalisation induirait une mutation et une rénovation totales des cultures, ce qui assurerait leur survivance : « même si les forces globales peuvent être oppressives et éroder les traditions et identités culturelles elles peuvent aussi fournir un nouveau matériau pour retravailler l’identité et peuvent donner au peuple le pouvoir de se rebeller contre les formes et styles traditionnels afin d’en créer de nouveau, plus émancipatoires11 » (Stromquist, 2000 : 7). Ainsi, la mondialisation/globalisation imposerait de prendre conscience de sa culture, dans sa richesse comme dans ses éventuelles faiblesses. En outre, elle permettrait de régénérer la création et la créativité culturelle, de briser les codes établis et de faire évoluer les traditions, car « les hommes sont conscients que la culture caribéenne dépend peut-être davantage de la créativité et de l’innovation que de l’invariabilité “intégriste” des contenus culturels particuliers » (Durizot Jno-Baptiste, 2001 : 50). Cela ne signifierait pas l’abandon de pratiques séculaires, mais leur adaptation à un monde nouveau et aux aspirations nouvelles de peuples. De ce fait, la mondialisation imposerait une rénovation et une adaptation de la et des cultures qui seraient alors plus en adéquation avec les évolutions des sociétés.

47Les « manières de globaliser le local coexistent avec la promotion identitaire d’espaces, de groupes et de traditions locales qui tentent d’éviter la “recette” globalisante ou qui essayent de revitaliser l’imaginaire local national » (Lacarrieu, 2008 : 35). Les populations semblent vouloir faire contrepoids à la mondialisation et à la globalisation en mettant en valeur des cultures « locales » parfois oubliées ou perçues comme un folklore superflu par les nouvelles générations. Encore faut-il que le « local » ne se convertisse pas en « localisme », ou en défense acharnée des particularismes rendant la culture hermétique à de nouveaux apports. Finalement, la mosaïque culturelle caribéenne peut répondre à la mosaïque culturelle mondiale :

Une créolisation des rapprochements entre les communautés qui viserait à faire de cette nouvelle mondialisation une mosaïque culturelle pourrait être le nouvel horizon pour une coexistence pacifique et amicale entre les peuples. […] Certes, la créolisation a son poids historique, et il ne s’agit pas non plus de reproduire les crimes du passé. Il conviendrait plutôt de penser une créolisation (où les cultures seraient en dialogue) compatible à la mondialisation et comme alternative à la globalisation (en ce sens qu’elle ne chercherait pas à absorber les autres) (Kanyana, 2006 : 152).

48Il semble que tout soit une question de perception, et que le défi majeur pour les gouvernements cubains et caribéens réside dans leurs relations aux populations, qui ont bien souvent été mises de côté, alors que ce sont elles qui vivent la mondialisation. Donner la parole à ces dernières, et les impliquer plus activement dans les processus en cours permettraient peut-être de donner à voir la mondialisation comme un espace d’échanges, et de donner un nouveau visage à la globalisation, qui a été principalement perçue jusqu’ici comme un phénomène négatif :

La globalisation en tant que phénomène, tel qu’elle a été envisagée, a apporté plus de préjudices que de bénéfices aux pays « d’inférieur développement relatif », parmi lesquels se trouvent les Latino-Américains. Ces préjudices, en plus d’atteindre l’aspect socioéconomique […] s’étendent d’une part à l’aspect politique […] et d’autre part à l’aspect culturel (Jiménez Barros, 2009 : 229).

Conclusion

49Nous pouvons dire que la mondialisation, malgré les questionnements, doutes et bouleversements qu’elle induit, constitue l’une des meilleures chances pour Cuba de réintégrer pleinement son espace d’origine. En effet, en signifiant précisément des mutations non seulement économico-politiques, mais également socioculturelles, la mondialisation réactive dans une certaine mesure une union autour d’un projet commun de lutte contre ses effets néfastes, soutenu en partie par des revendications identitaires et les liens culturels. Cependant, il faut que l’Île sache profiter de l’opportunité qui lui est offerte, et qu’elle réussisse à s’ouvrir pleinement à ses voisins ; pour ce faire, il faudra bien évidemment, et même si cela semble utopique, que les divergences politiques et les disparités économiques de la Caraïbe soient mises de côté, au profit d’une réflexion réelle et profonde sur ce qu’est l’identité caribéenne.

50Pour Cuba, le phénomène mondialisant n’est donc pas uniquement un problème remettant en cause l’ordre établi, et les autorités de l’Île ont parfaitement compris qu’il n’était pas possible de vivre hors du temps imposé par la vague mondialisatrice. Celle-ci permet d’ailleurs dans une certaine mesure de revitaliser les cultures et expressions identitaires, et d’aller ainsi plus en profondeur dans les processus d’intégration régionale, qui ne sauraient être pérennes sans une implication singulière des populations.

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Que certaines pratiques importées par le biais de la mondialisation soient stupides, coûteuses et malsaines, qui oserait remettre cela en question ? Mais la mondialisation permet aussi aux hommes de s’enrichir, d’apprendre les uns des autres, et, élément souvent oublié, de vivre plus facilement ensemble : l’échange crée la tolérance et pacifie les relations entre les hommes.

Par Emmanuel Martin.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.

La mondialisation, ce processus d’abaissement des obstacles étatiques aux échanges volontaires au-delà des frontières nationales, a permis une intégration, une interconnexion plus poussée et plus complexe du système d’échange global.

Le double problème moral – et politique – de justifier, premièrement, pourquoi une transaction devrait être libre à l’intérieur des frontières et non libre si elle est séparée par une frontière, et, deuxièmement,  pourquoi il faudrait limiter un processus qui a globalement permis de faire reculer la pauvreté, est souvent contourné par les critiques de la mondialisation, qui mettent en avant l’argument selon lequel la mondialisation altère nos identités locales : elle casse la diversité du monde pour l’homogénéiser et en faire un monde « Mac Do ».

Moins de diversité ?

La mondialisation est un phénomène ancien, qui est à la source de l’essor des civilisations humaines : l’échange crée la valeur. Mais quid de la diversité ? Elle est fondamentale au dynamisme de la vie biologique comme à celui de la vie culturelle. Or, si l’échange entre civilisations ou « cultures » peut mener davantage de diversité à l’intérieur du groupe qui adopte des nouvelles pratiques, il conduit aussi du même coup à moins de diversité entre groupes qui s’empruntent mutuellement des pratiques. La diversité dans le groupe se paie donc au prix de l’homogénéisation entre groupes. Faut-il y voir une catastrophe ?

La question centrale (notamment pour un économiste pour qui la valeur est subjective) est : la diversité pour qui ? Un monde parfaitement morcelé, dans lequel les cultures ne communiquent pas, déploie sans doute une superbe diversité. À ceci près que personne n’en profite, puisque chacun est ignorant des pratiques des autres… Ladiversité n’y a donc aucune valeur. On pourrait alors arguer que la diversité doit être justement préservée pour que quelque spécialiste, intellectuel « observateur », puisse en profiter et en saisir toute la valeur. On voit tout de suite la dimension scandaleusement élitiste de cette proposition. La mondialisation, certes, génère des tendances à l’homogénéisation mais accroît du même coup la diversité éprouvée, expérimentée par tous les humains qui participent au processus.

Une atteinte à la pureté identitaire ?

Venons-en à l’argument connexe, contre la mondialisation : qu’elle détruit les identités culturelles. Se pose ici le problème de la définition de l’identité, comme entité collective. Qu’il y ait une dimension collective à la culture, bien sûr ; c’est même sa dimension première. L’identité elle, est individuelle. On pourrait évidemment nous rétorquer que l’on joue sur les mots. À ceci près que l’identité, une fois encore, n’est éprouvée que par l’individu. Chacun et chacune d’entre nous appartient à des « cercles » différents, du groupe d’échecs au club de football, en passant par l’école, la famille, le milieu professionnel. Et l’entrelacement de ces cercles nous permet de construire notre identité, non pas de manière subie, mais dans un processus dialectique d’acceptation, remise en question et repositionnement de notre part. L’individu se nourrit de la culture ambiante de ces divers cercles pour créer son identité.

L’identité n’est pas, tout comme la diversité, une espèce d’idéal théorique flottant dans le monde platonicien des idées. Elle doit être vécue. De ce point de vue l’identité collective est un faux concept. Les identités collectives sont forgées à coup de nationalisme ou de régionalisme, à coups de « baguette, béret, musette, église » ou de « djellaba, thé à la menthe, couscous, mosquée ». Ces « identités collectives » ne sont que le placage des frontières, artificielles, des États-nations pour créer « notre » culture, par opposition à « leur » culture : voilà un nationalisme identitaire. Cela pose le problème, ici encore, de qui décide de l’identité, dans ce cadre collectif. Évidemment on ne nie pas que dans telle ou telle région, certains traits culturels dominent : on se sent « Africain », « provençal », « chicanos » ; mais il n’y a pas à proprement parler d’identité collectiveclairement définie. Cela supposerait un « être collectif » qui absorberait les individualités.

La culture, est-elle « statique » ?

Cette question de l’authenticité est d’autant plus importante que la culture, comme l’identité individuelle, n’est pas statique. Elle a d’abord un formidable pouvoir d’absorption : les pâtes, symbole de la culture culinaire italienne sont chinoises ; le thé, emblème de l’Angleterre de 17h00 n’est pas britannique, ni davantage indien : il est lui aussi d’origine chinoise. La culture est en perpétuel mouvement du fait de ces interactions, innovations, hybridations. Elle est un exemple frappant des processus évolutionnistes. Comment alors, dans ce perpétuel fleuve culturel héraclitéen, proposer un « être de Parménide culturel » ?

Se pose ici encore la question de qui doit décider de ma culture. Au nom de ma culture provençale dois-je ignorer le kebab ? Jouer à la pétanque et pas au tennis ? Boire du pastis et pas de la bière ? Parce que je ne suis pas « occidental », dois-je refuser d’utiliser un téléphone portable ou de porter un jeans ? On le voit : c’est ici l’individu qui a la faculté de raison pour juger s’il ou elle peut intégrer des éléments culturels venus de l’extérieur de sa culture « prédéfinie » par la collectivité, en fonction de la valeur qu’il ou elle accorde à ces éléments extérieurs. Ce n’est ni au sociologue ni au touriste de juger si un Masaï peut se servir d’un cellulaire. Ce n’est pas à José Bové de décider si je dois manger ou pas un hamburger. Méfions-nous donc de ces jugements de valeur en apparence scientifiques et « évidents », mais qui participent en réalité d’une dictature intellectuelle.

Que certaines pratiques importées par le biais de la mondialisation soient stupides, coûteuses, malsaines etc., qui oserait remettre cela en question ? Le problème du respect des droits est une question séparée, même si elle est fondamentale. Mais la mondialisation permet d’abord aux hommes de s’enrichir, d’apprendre les uns des autres, et, élément souvent oublié, de vivre plus facilement ensemble : l’échange crée la tolérance, il pacifie les relations entre les hommes, il est la condition du cosmopolitanisme. Relisons Voltaire et Montesquieu.

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Cet article reprend des positions défendues par Emmanuel Martin  lors d’une conférence sur « Mondialisation, culture et défis identitaires » à l’Université Hassan II de Casablanca le 15 mars 2012. Il synthétise dans une large mesure des positions que l’on trouve notamment dans les travaux de Tom Palmer ou de Mario Vargas Llosa :

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Sur le web

Lire aussi :les articles de Contrepoints consacrés à la mondialisation.

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